Gestion de crise: Comment les collaborateurs restent capables d'agir

EN BREF

En période de crise économique ou organisationnelle, la capacité d'agir des collaborateurs dépend moins de la suppression du stress que de la manière dont celui-ci est interprété. Le concept de salutogenèse, développé par Aaron Antonowsky, propose une approche centrée sur les ressources de santé plutôt que sur les facteurs de maladie. Il identifie trois facteurs clés — la compréhensibilité, la gérabilité et le sens — qui permettent aux individus de transformer des situations traumatiques en défis surmontables, évitant ainsi l'escalade des tensions et le sentiment d'impuissance.

À retenir:

  • La salutogenèse se concentre sur ce qui maintient la santé et la capacité d'agir, même dans des conditions extrêmes.
  • Le sentiment de cohérence repose sur trois piliers : comprendre la situation, avoir les ressources pour agir et trouver un sens à l'événement.
  • Une communication transparente et ouverte est essentielle pour renforcer la compréhensibilité chez les collaborateurs.
  • La participation active et le sentiment d'appartenance collective sont des facteurs de sécurité majeurs lors des changements.
  • Les managers doivent sortir de l'ombre pour communiquer clairement, même sur les aspects négatifs et les incertitudes.
09/07/2025 De: Matthias K. Hettl
Gestion de crise

Comment le concept de salutogenèse aide-t-il les collaborateurs à rester capables d'agir en période de crise ?

De nombreuses entreprises et organisations traversent actuellement des phases économiques turbulentes, voire des crises qui menacent leur existence. Une bonne gestion de crise professionnelle ne peut certes pas supprimer la dureté de la situation, mais elle peut limiter au maximum les escalades et les polarisations inutiles et ainsi éviter de faire peser une charge supplémentaire sur les collaborateurs impliqués, qui agissent souvent déjà aux limites de leur résistance.

Cette situation a par ailleurs également une composante éthique. Est-ce que les couteaux sont sortis en cas de crise ou est-ce qu’une organisation investit, malgré toutes les difficultés, dans une approche humaine des relations et de la situation? D’un point de vue organisationnel, il est intéressant de se pencher sur des concepts qui aident à mieux comprendre la gestion de crise et qui donnent des réponses utiles sur la manière de se comporter les uns avec les autres dans de telles situations. Le concept de salutogenèse est une approche utile à cet égard.

Salutogenèse

Le sociologue médical israélien Aaron Antonowsky a étudié dans le cadre d’un projet l’adaptation des femmes de différents groupes ethniques en Israël à la ménopause et a recueilli de nombreuses données sur leur bien-être psychique et physique. En outre, il a également posé une question sur le séjour dans un camp de concentration. Il a constaté que 29% des survivants d’un tel camp présentaient une bonne santé physique et psychique.

«Avoir vécu l’horreur absolument inimaginable du camp, avoir été ensuite une personne déplacée pendant des années, puis s’être reconstruit une vie dans un pays qui a connu trois guerres et être malgré tout dans un état de santé adéquat! Ce fut pour moi l’expérience dramatique qui m’a consciemment mis sur la voie de la formulation de ce que j’ai appelé plus tard le modèle salutogénétique et qui a été publié en 1979 dans Health, Stress and Coping» (Antonowsky, 1997).

Dans ces études et dans d’autres, Antonowsky a cherché à savoir s’il existait des modèles, des tendances comportementales, des attitudes ou autres qui pouvaient expliquer pourquoi les personnes pouvaient être en bonne santé et mener une vie stable après un traumatisme important.

Il a trouvé trois facteurs de gestion de crise qu’il a résumés dans son concept de sentiment de cohérence (sense of coherence): ces facteurs étaient régulièrement plus prononcés chez les personnes traumatisées dont la santé était stable que chez les personnes traumatisées qui souffraient de divers problèmes psychiques et physiques.

Compréhension de la gestion de crise

D’une part, la «compréhension» a été reconnue comme un facteur important Il s’agit de la capacité de classer les événements, de disposer d’explications sur les raisons pour lesquelles les choses se passent comme elles se passent. En d’autres termes, les personnes capables de replacer les événements dans leur contexte, de savoir pourquoi elles sont ainsi et pas autrement, ont plus de chances de mieux surmonter les expériences traumatisantes que les personnes pour lesquelles les événements constituent une confusion surprenante, confuse, désordonnée et aléatoire qu’elles ne peuvent pas appréhender cognitivement.

Capacité à gérer

Le deuxième facteur de la gestion de crise était la «capacité à gérer» Celui-ci ajoute une composante actionnelle à l’aspect cognitif de la compréhension. Celui qui découvre et perçoit des ressources d’action dans des situations difficiles est plus à même de les surmonter que celui qui se sent acculé à un rôle de victime impuissante. Pensez aux exemples de personnes qui, pendant l’Holocauste, ont joué de la musique avec d’autres, ont donné des cours de dessin aux enfants, ont aidé des compagnons d’infortune ou ont mis en place des réseaux clandestins. Ils ont tous cherché et utilisé des moyens d’action minimaux dans des conditions de vie d’une cruauté inimaginable.

Savoir donner un sens

La signification était le troisième facteur. Ce facteur, peut-être le plus difficile à comprendre dans le contexte de l’Holocauste, désigne la capacité à donner un sens, quel qu’il soit, aux événements, à trouver une signification.

Cela comprend l’aspect émotionnel et motivationnel de l’expérience humaine: l’ancrage dans un sens semble contribuer à ce que les personnes puissent se rétablir après un traumatisme. De nombreuses personnes ont pu développer un sens pour elles-mêmes à partir de la religion, de convictions politiques ou de valeurs humanistes.

Antonowsky a ensuite développé ce concept de gestion de crise en un concept de genèse et de maintien de la santé (littéralement: salutogenèse), dans la mesure où cela relève de la sphère d’influence humaine. De vastes recherches menées par la suite auprès de différents groupes cibles ont confirmé ce concept à maintes reprises, et les praticiens font état d’effets bénéfiques élevés lors de son application, par exemple dans des contextes médicaux.

Salutogenèse et gestion de crise

Le concept de salutogenèse donne également des indications très précieuses pour la mise en place de processus de changement dans les entreprises. Les questions centrales de tout management en période difficile sont les suivantes: quelles sont les attitudes et les dispositions qui permettent aux collaborateurs de rester en bonne santé et capables d’agir dans des situations difficiles et de crise, de se tourner vers l’avenir et de façonner plutôt que de sombrer dans des lamentations victimaires?

Comment naît la sécurité lors de la dérive dans des contextes incertains et confus? Et que peut/doit faire le management pour favoriser ces attitudes et ces conditions?

Information, pouvoir comprendre

Seules les collaboratrices informées sont en mesure d’évaluer correctement la situation et de prendre les mesures qui s’imposent. Une action compétente repose nécessairement sur l’information. Le concept de salutogenèse de la compréhensibilité renvoie une fois de plus à l’importance d’une politique d’information ouverte. Cela est souvent en contradiction totale avec la pratique de l’entreprise.

On entend alors des justifications telles que: «Les collaborateurs ne doivent pas être inquiétés» (c’est justement ce qui inquiète extraordinairement nombre d’entre eux) ou «Ce n’est que lorsque tous les facteurs auront été clarifiés que nous pourrons rendre les choses publiques» (ce qui a alors pour conséquence que les collaborateurs apprennent l’essentiel par la presse et les rumeurs, ce qui alimente inévitablement ces dernières. Il en résulte qu’une grande partie de la productivité est consacrée à des tentatives d’orientation et à la recherche et l’évaluation d’informations.

Les cadres doivent sortir de l’ombre

Il est donc conseillé aux cadres supérieurs de sortir de l’ombre et de publier des informations plus tôt et plus largement qu’ils ne le font habituellement. Il ne s’agit pas de gloser en permanence sur n’importe quel sujet, mais de communiquer en temps utile les décisions prises, de communiquer ouvertement et clairement les éléments désagréables et de mentionner sans détour les impondérables. C’est justement ce dernier point que de nombreux cadres redoutent. Pourtant, les discussions à tous les niveaux de l’entreprise le soulignent sans cesse: les collaborateurs comme les cadres veulent des informations claires, même lorsqu’il s’agit de difficultés et d’exigences.

Checklist pratique

  • Communiquer rapidement et ouvertement sur la situation, y compris les difficultés et les incertitudes, pour éviter les rumeurs.
  • Expliquer clairement le contexte et les raisons des décisions prises pour renforcer la compréhensibilité.
  • Identifier et rendre visibles les ressources d'action disponibles pour chaque collaborateur ou équipe.
  • Encourager la participation active des équipes dans la définition des étapes de résolution de crise.
  • Créer des espaces d'échange réguliers pour permettre l'expression des craintes et le soutien mutuel.
  • Relier les actions immédiates à une vision stratégique et à des valeurs partagées pour renforcer le sens.
  • Éviter l'isolement en favorisant la coopération et les formes de soutien collectif.
  • Mettre en place des étapes concrètes à court terme tout en maintenant l'orientation à long terme.
  • Reconnaître et valoriser les efforts des collaborateurs qui s'engagent malgré les difficultés.
  • Adapter le style de management pour soutenir l'autonomie et la capacité de décision locale.

L’expérience montre souvent que cela a tendance à rassurer et à libérer les énergies pour les tâches à venir. Les personnes qui reconnaissent le sens et la signification agissent avec plus d’assurance et de compétence lorsqu’elles peuvent reconnaître dans la démarche un sens avec lequel (ou avec des aspects partiels de celui-ci) elles peuvent s’identifier.

Si les collaborateurs développent l’attitude «qu’au moins quelques-uns des problèmes et des exigences valent la peine qu’on y investisse de l’énergie, qu’on s’engage pour eux et qu’on s’y soumette» (Antonowsky  1997), il est possible de développer une action motivée. Cela présuppose que l’action de l’entreprise contienne des références compréhensibles pour les collaborateurs. Et cela exige de mettre en évidence l’orientation stratégique et axée sur les valeurs de l’action et d’y faire participer les collaborateurs dans le cadre disponible.

Pouvoir participer et agir

Tous ceux qui ont appris à faire du vélo quand ils étaient enfants ont constaté avec étonnement que l’on peut rester stable même sur des roues incroyablement fines. Mais cela n’est toutefois possible que si l’on est en mouvement. Voilà donc une réponse à la question suivante: «Comment naît la sécurité lorsque les changements ébranlent les certitudes en place?» La sécurité naît aussi du mouvement, de l’action, de l’organisation des changements.

Il s’agit d’une variable psychologique qui a été bien étudiée, à savoir que la possibilité d’influencer et d’organiser activement (la conviction suffit souvent) a une grande importance pour la stabilité psychique et physique.

Dans nos projets, nous veillons à ce que les promesses de participation et d’action soient réalistes et solides. Le fait de pouvoir participer et de voir des résultats ouvre la voie à une action plus motivée. C’est pourquoi une orientation rapide et précoce vers l’action est un gage de réussite.

Il est recommandé d’adopter une sorte de double stratégie, dans laquelle les étapes concrètes à court terme sont traitées en parallèle et en interaction avec les orientations stratégiques à long terme.

Appartenance et échange

Ce point, qui n’apparaît pas chez Antonowsky, est important au vu des observations faites dans la pratique. En effet, les ateliers ont régulièrement fait savoir à quel point il était bon et bénéfique de parler de toutes les questions en suspens, d’entendre également les incertitudes et les craintes des autres. On ne se sent plus aussi seul avec ses propres sentiments et cela suffit à nous soulager.

Or, dans les contextes d’entreprise orientés vers l’action, ce n’est pas un point très valorisé. Cela fait au contraire plutôt l’objet de plaisanteries, du genre «Quelle heure est-il?» «Je ne le sais pas non plus, mais merci d’en avoir parlé aussi ouvertement!».

Mais cela vaut la peine d’y regarder de plus près. Les comportements de crise dans les entreprises et dans d’autres contextes sont souvent caractérisés par l’agitation, l’action effrénée et l’isolement. Chacun tente de sauver sa peau du mieux qu’il peut, les formes de coopération et de soutien mutuel jusqu’ici stables s’érodent. Les conflits alimentés par de nombreuses sources, qui accompagnent souvent les processus de changement, y contribuent également.

D’autre part, il existe dans de nombreuses formes de vie animale, comme chez l’homme, une tendance à rechercher la proximité des autres dans les situations de danger, ce que l’on appelle l’instinct grégaire ou de socialisation. Ce n’est pas la seule raison pour laquelle il est important d’écouter attentivement les réactions susmentionnées et de les prendre au sérieux. Le sentiment d’appartenance et d’échange peut devenir un facteur de sécurité important, surtout lorsque d’autres certitudes disparaissent. Pouvoir faire quelque chose ensemble et influencer le cours des choses. Cette expérience est souvent citée comme un soutien important dans les projets de changement, notamment lorsqu’il s’agit de supporter l’incertitude et la frustration sur le long terme.

C’est pourquoi il est important que vous veilliez consciemment, dans les situations critiques, à créer un espace pour les expériences collectives. Il s’agit en effet d’un autre facteur critique pour la réussite de projets de développement exigeants.

Les personnes et les systèmes humains sont des systèmes vivants. Ils ne peuvent pas être traités comme des machines, ni être gérés selon des principes mécaniques. Nous créons et avons besoin de références de sens, de possibilités de comprendre ce qui se passe et d’occasions d’échanger avec les autres et de pouvoir agir.

FAQ: Gestion de crise

Qu'est-ce que la salutogenèse et en quoi diffère-t-elle de la pathogenèse ?

La salutogenèse, contrairement à la pathogenèse qui cherche les causes de la maladie, étudie les origines de la santé. Elle se concentre sur les facteurs qui permettent aux individus de rester en bonne santé et capables d'agir, même face à des stress importants, en développant un sentiment de cohérence.

Comment les managers peuvent-ils renforcer la 'compréhensibilité' chez leurs équipes ?

En fournissant des informations claires, précises et en temps réel sur la situation. Il s'agit d'expliquer pourquoi les choses se passent ainsi, de lever les ambiguïtés et de partager même les incertitudes, ce qui permet aux collaborateurs de replacer les événements dans leur contexte et de réduire l'anxiété.

Pourquoi la participation active est-elle cruciale pour la 'gérabilité' ?

La gérabilité repose sur la conviction que l'on dispose des ressources nécessaires pour faire face. Lorsque les collaborateurs peuvent participer activement aux décisions et aux actions, ils perçoivent des ressources d'action concrètes, ce qui transforme le sentiment de victime impuissante en capacité d'agir et de résoudre les problèmes.

Comment trouver du 'sens' dans une situation de crise économique ?

Le sens peut être trouvé en reliant les efforts quotidiens à des valeurs humaines, à une vision stratégique de l'entreprise ou à un objectif commun dépassant l'intérêt immédiat. Cela permet aux collaborateurs de voir l'utilité de leurs actions et de s'identifier à la démarche, ce qui renforce leur motivation et leur résilience.

Quel rôle joue le sentiment d'appartenance dans la gestion de crise ?

Le sentiment d'appartenance et l'échange entre collaborateurs créent un facteur de sécurité psychique. En partageant les incertitudes et en travaillant ensemble, les équipes luttent contre l'isolement et l'agitation, transformant la menace en une expérience collective surmontable grâce au soutien mutuel.

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